• « Le Pakistan, crise multiforme » par Frédéric Bobin

     

    Cela aurait dû être une année témoin. L'année 2007 fut au Pakistan celle du soixantième anniversaire de sa fondation, sur les ruines sanglantes de la partition de l'Empire britannique des Indes. Ce fut plutôt une année accusatrice, un terrible réquisitoire, une interminable séquence où s'égrenèrent jusqu'à la caricature les preuves de la faillite de cet Etat conçu, rêvé, pour être le refuge des musulmans de l'ancien Raj britannique tragiquement démembré l'été 1947. Triste commémoration, sur fond d'insurrection islamiste dans les tribus pachtounes, de rébellion séparatiste dans la province du Baloutchistan, de manoeuvres d'un général-président résolu à s'accrocher au pouvoir, d'état d'urgence visant à réprimer un mouvement libéral. Et de vague sans précédent d'attentats-suicides dont Benazir Bhutto, égérie ambiguë d'un camp démocrate divisé, est la victime la plus récente.

    Pointer Al-Qaida et ses complots planétaires ne suffit pas à prendre toute la mesure du gâchis pakistanais. Cette sinistre année 2007 est la manifestation d'une crise autochtone profonde, multiforme, nourrie par les jeux dangereux de l'Etat, l'armée et l'élite, sous l'oeil complice d'un Occident - Amérique en tête - aveuglé par les calculs à courte vue de la realpolitik.

    L'islamisme radical ne tombe pas du ciel au Pakistan. Il fleurit depuis des décennies sur un terreau idéologique qui a été ensemencé par l'Etat lui-même. La dérive était-elle fatale, le piège était-il inéluctable dès lors que cet Etat se définissait dès le départ comme musulman ? Les pères fondateurs du Pakistan, Ali Jinnah en tête, étaient pourtant plutôt laïques. Mais ses héritiers n'ont pas tardé à jouer de la corde islamique dans l'espoir de conjurer l'usure du pouvoir. A partir du moment où la référence à l'islam était le seul facteur d'unité dans un pays fracturé en ethnies rivales - Pendjabis, Sindis, Baloutches, Pachtounes, Mohajirs (réfugiés d'Inde) -, ils n'ont pas hésité à l'instrumentaliser pour recharger leur légitimité défaillante.

     

    http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-994431,0.html


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